"Conventional wisdom would have Rwanda be a story of the failure to take action; it is in fact a story about the failure of actions taken."
Bruce Jones1

La couverture médiatique du rapport Duclert fait apparaître de nombreuses disparités de perception entre acteurs. Notamment entre Vincent Duclert et Hubert Védrine: si Vincent Duclert insiste sur le soutien français, en particulier militaire, au gouvernement de Juvénal Habyarimana, Hubert Védrine rappelle que la politique française au Rwanda avait deux volets. Un volet militaire est destiné à contrer l'offensive militaire du FPR et à permettre un volet politique devant assurer le droit au retour des réfugiés Tutsis grâce au processus de négociations d'Arusha .

Ces deux piliers de la politique française peuvent être décrits par les modélisations cindyniques du second ordre, en faisant appel à plusieurs concepts: la notion de transformations antagoniques. La puissance au sens cindynique, c'est à dire la capacité relative de chaque acteur à imposer sa prospective. Et les divergences prospectives, facteurs de conflictualité qui joueront un rôle crucial dans l'échec des accords d'Arusha.

Une première transformation stratégique est celle menée par le FPR, qui lance une offensive militaire contre le Rwanda pour obtenir le retour au Rwanda des Tutsis qui avaient fui en Ouganda à partir de 1959. Une autre disparité apparaît ici: le rapport Duclert reproche aux autorités françaises d'avoir considéré cette offensive comme une "offensive ougando-tutsie". Vincent Duclert considère que cela avait pour but de diaboliser le FPR.

Dans les faits: le FPR est créé en Ouganda par des Tutsis descendants des "59ers", réfugiés presque exclusivement Tutsis2   qui avaient fui le Rwanda lors de la révolution de 1959-1962. Ces 59ers de seconde génération rejoignent dans un premier temps la guérilla de Yoweri Museveni. Ils sont ensuite intégrés dans l'armée ougandaise lorsque Yoweri Museveni renverse Milton Obote. Parmi eux, Fred Rwigyema est alors nommé ministre adjoint de la défense ougandaise, et Paul Kagamé est nommé directeur adjoint du renseignement militaire ougandais. Rwigyema est à la tête du FPR lors du lancement de l'offensive contre le Rwanda, et après son décès dans des circonstances troubles Paul Kagamé interrompt une formation militaire qu'il suivait aux États-Unis pour lui succéder.

Dans ces conditions, il semble douteux que Yoweri Museveni n'ait pas au minimum été au courant de l'offensive du FPR. Bruce Jones mentionne d'ailleurs que les services de renseignement états-uniens confirmeront qu'il a apporté un soutien logistique3 au FPR. Et lorsque Herman Cohen interroge Yoweri Museveni le 3 octobre 1990 sur l'offensive du FPR, le Président Ougandais répond que c'est une surprise pour lui. Mais le même jour, l'ambassadeur belge Herman Dehennin informe Cohen qu'il a reçu un appel de Yoweri Museveni demandant que la Belgique n'aide pas le Rwanda4 à contrer l'offensive du FPR. Par ailleurs, la présence des réfugiés Tutsis en Ouganda devient politiquement encombrante pour Yoweri Museveni, ce qui l'incite à faciliter les actions armées5 visant à permettre le retour des réfugiés Tutsis au Rwanda.

Autre témoignage: lors d'un entretien avec François Soudan, Paul Kagamé affirme que d'une part, il avait en effet créé une armée de réfugiés Tutsis au sein même de l'armée ougandaise6 , et d'autre part que seule l'action armée pouvait permettre au FPR de prendre le pouvoir à Kigali et qu'il n'aurait pas pu l'obtenir par des élections, même après une période de transition de 22 mois. L'intervention militaire française au Rwanda doit ainsi permettre de contrer l'offensive du FPR.

Parallèlement à ces affrontements, François Mitterrand considère les réfugiés Tutsis comme des rwandais7 , qui doivent pouvoir rentrer chez eux. La France appuie le processus de négociations d'Arusha qui doit permettre le retour des réfugiés Tutsis au Rwanda: cette seconde transformation est moins médiatisée que l'offensive du FPR ayant provoqué l'opération Noroît, alors qu'elle joue un rôle central dans l'évolution de la situation.

La situation se développe donc globablement selon deux ensembles de transformations composés de transformations antagoniques: d'une par la France tente de bloquer l'offensive militaire du FPR, et d'autre part elle soutient les négociations d'Arusha en vue d'une solution politique au retour des 59ers. Cependant, lors de ces négociations le FPR pose des conditions difficilement acceptables par le gouvernement Rwandais. 

Deux exigences du FPR sont problématiques8 : politiquement, le MRND se retrouverait en minorité, et militairement, les forces armées rwandaises (FAR) et celles du FPR devraient fusionner en accordant 40% des effectifs et 50% des postes de commandement au FPR. Et l'armée devrait être limitée à 20.000 hommes, imposant une démobilisation supportée principalement par les FAR, donc une perte d'emploi et de moyens de subsistance pour une grande partie des FAR. Toutes ces exigences vont bien au-delà de la simple obtention du droit au retour des réfugiés.

Bruce Jones souligne l'absence de neutralité de la Tanzanie, qui soutient ces exigences du FPR. Mais c'est l'avantage militaire obtenu par le FPR lors de son offensive du 8 février 1993 l'amenant à 23 km de Kigali qui lui permet d'être intransigeant9 et d'obtenir qu'un accord soit signé malgré ces conditions inacceptables par le gouvernement rwandais. Dans l'affrontement diplomatique, la puissance cindynique du FPR est supérieure à celle du gouvernement rwandais: cette puissance repose dans ce cas essentiellement sur l'avantage militaire que le FPR a obtenu sur le terrain malgré l'aide française. L'insuffisance de cette aide militaire combinée au peu d'empressement des Hutus du sud à affronter le FPR (ou, alternativement, l'absence d'une mission onusienne ad hoc) provoqueront l'échec du processus d'Arusha.

D'un point de vue cindynique, les modélisations du second ordre montrent que malgré l'apparent succès du processus de négociations et la signature des accords le 4 août 1993, leur contenu aggrave les divergences entre le FPR d'une part, et le gouverment rwandais et la majorité Hutue d'autre part. Or ces divergences prospectives sont des facteurs de conflictualité: les accords en pratique n'ont rien réglé, ils ont au contraire augmenté la conflictualité de la situation. Il s'avère que les accords d'Arusha ont l'ambivalence d'un pharmakon: censés être un remède au conflit, ils ne feront qu'empoisonner la situation.

Une analyse cindynique du second ordre aurait donc mené à proscrire la signature de ces accords en l'état. Ou dans le pire des cas à prévoir une augmentation massive des effectifs de la MINUAR pour contenir les explosions de violences que l'augmentation de divergences allait provoquer. L'histoire montre que c'est exactement l'inverse qui est arrivé. Sous la pression des Étast-Unis l'ONU réduit les effectifs de la MINUAR, ce qui permet une explosion de violence inléluctable au vu de l'augmentation des divergences: reprise de la guerre entre forces rwandaises et FPR, génocide des Tutsis, et revenge killings de civils Hutus.

Paradoxalement, à défaut d'une intervention de la communauté intetrnationale, alors que l'opération Noroît a souvent été critiquée il aurait au contraire fallu qu'elle dispose de plus de moyens pour que le processus d'Arusha permette d'obtenir des accords réalistes que les deux parties auraient pu respecter pacifiquement. Une autre solution aurait été qu'une force d'interposition onusienne soit décidée par le Conseil de sécurité en février 1993. Mais la réorientation de la politique post-guerre froide des États-Unis et la directive confidentielle PDD 25 l'interdisaient10 . Le résultat est que l'ONU, qui était rêvée comme une Société des Nations "avec des dents", n'a pas été plus efficace au Rwanda que la Société des Nations ne l'a été lorsque Mussolini a envahi l'Abyssinie.

1 JONES, Bruce D. Peacemaking in Rwanda: the dynamics of failure. Boulder, Colo. London : Lynne Rienner Publishers, 2001. ISBN 978-1-55587-994-5
2 "...the 'fifty-niners', so-called beacause they fled Rwanda during the revoultion of 1959-62, were overwhelmingly Tutsi;"
LEMARCHAND, René. The dynamics of violence in central Africa. Philadelphia : University of Pennsylvania Press, 2009. National and ethnic conflict in the twenty-first century. ISBN 978-0-8122-4120-4. 
3 Bruce Jones interview with Herman Cohen, former Assistant Secretary of State for African Affairs. Access to CIA documents was refused.
JONES, Bruce D. , Ibid. p29. (erratum: 'Kigali' → 'Kampala')
4 COHEN, Herman J. Intervening in Africa: superpower peacemaking in a troubled continent. Houndmills, Basingstoke, Hampshire; New York : Macmillan ; St. Martin’s, 2000. ISBN 978-0-333-97745-3.
5 JONES, Bruce D. , Ibid. p24.
6 F. Soudan: "The reality is that you built a guerilla army within the army of..."
P. Kagame: "...another country. Yes we did, that is absolutely true."
F. Soudan: "It's unique in African history. It's unheard of."
P. Kagame: "Possibly..."
F. Soudan: "Whose idea was it -- Fred's and yours?"
P. Kagame: "Mainly. The idea started with us and grew from there."
SOUDAN, François. Kagame: conversations with the president of Rwanda. New York : Enigma Books, 2015. ISBN 978-1-936274-80-2
7 " Mitterrand l'avait dit à Habyarimana: «ces gens-là (le FPR) sont aussi rwandais et c'est normal qu'ils veuillent rentrer chez eux» "
https://www.lefigaro.fr/vox/monde/patrick-robert-la-france-n-a-pas-de-responsabilite-dans-le-genocide-rwandais-20210608
8 JONES, Bruce D. , Ibid. p93.
9 JONES, Bruce D. , Ibid. p94.
10 La rédaction de la directive confidentielle PDD 25 sur les opérations multilatérales de maintien de la paix avait débuté précisément en février 1993. Une version résumée étant déclassifiée début mai 1994.
SCHEFFER, David. Lessons from the Rwandan Genocide. Georgetown Journal of International Affairs. Georgetown University Press, 2004, Vol. 5, nᵒ 2, p. 125‑132
La directive PDD 25 a été déclassifiée en 2009:
https://web.archive.org/web/20210701143547/http://www.lawandfreedom.com/wordpress/michael-g-new-v-united-states/
https://web.archive.org/save/www.lawandfreedom.com/site/constitutional/New_CN_AppC.pdf