Les Cindyniques du second ordre1 s'appuient sur une modélisation stricte qui peut sembler difficile à appréhender. En substance, la prise en compte des subjectivités mène à considérer des situations relatives aux observateurs, et permet de mettre en évidence de façon rigoureuse des différences ou disparités de perception du réel, et des divergences d'estimation de ce que devraient être ou auraient dû être  les situations dans l'idéal. La réduction des disparités, puis des divergences est le processus de base de la déconflictualisation.

En réalité, cette approche de la déconflictualisation est très simple: en mai dernier, je lisais un article de Yousef Munayyer publié sur Foreign Policy, consacré aux relations israëlo-palestiniennes. L'auteur y résumait le processus de déconflictualisation en deux phrases: "Toute discussion utile qui aide à faire avancer la situation ne devrait pas commencer par construire une vision consensuelle de l'avenir, aussi importante soit-elle, mais d'abord par avoir une perception claire du problème. Après tout, il est beaucoup plus difficile pour les gens d'appliquer collectivement une solution à un problème qu'ils ne voient pas de la même manière".

Commencer par avoir une vision claire et commune, c'est exactement le but de la réduction des disparités. Une fois les disparités réduites, il est alors possible de commencer à travailler à la réduction des divergences prospectives. Ces notions sont assez simples, et il reste ensuite à se familiariser avec les descriptions des disparités et des divergences, rigoureusement construites à l'aide de la Méthode de Conceptualisation Relativisée (MCR) développée par Mioara Mugur-Schächter2 .

S'agissant du génocide de 1994 au Rwanda, la publication des rapports Muse et Duclert a permis d'illustrer la notion d'espace cindynique, l'importance des données et savoirs dans la prise de décision et les comportements, ainsi que l'importance des règles et de l'éthique. Cela étant, la question rwandaise est éminemment conflictuelle, encore aujourd'hui, ce qui nécessite une analyse cindynique au second ordre.

Il est important de comprendre que l'extension au second ordre des modélisations cindyniques a pour origine historique l'application des Cindyniques au domaine des risques informationnels. De ce fait, les Cindyniques du second ordre sont particulièrement adaptées à l'analyse des situations où différents acteurs propagent des flux informationnels ou des descriptions discordants. C'est bien la cas de nombre d'acteurs qui s'expriment sur la question du génocide de 1994.

La publication du rapport Duclert est ainsi l'occasion d'analyser dans un premier temps les disparités entre le point de vue de la commission Duclert, et ceux de la mission parlementaire de 1998 ou d'autres acteurs, notamment rwandais ou états-uniens: la déconflictualisation ne repose pas sur une vérité statique admise, mais est un processus continu qui permet de s'approcher de la réalité des faits en réduisant progressivement les disparités.

Ce processus comporte deux volets: la réduction des disparités systémiques, et la réduction des disparités topologiques. Les disparités systémiques sont les différences entre les perceptions d'un acteur de la situation par différents observateurs: ces différences concernent les cinq dimensions de l'espace cindynique. Par exemple un même acteur peut être vu comme ayant des objectifs politiques légitimes par un observateur, ou comme ayant des objectifs militaires incomptabiles avec les principes de la démocratie par un autre observateur.

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Les disparités topologiques apparaissent de façon évidente puisque les différences de perception d'un acteur par deux observateurs n'existent que si ces deux observateurs étudient cet acteur, ce qui n'est pas toujours le cas: différents observateurs vont étudier des ensembles différents d'acteurs d'une situation, un peu comme deux photographes choisiront de faire figurer différents ensembles de personnes sur une photo de groupe. Le choix des acteurs est une étape cruciale de l'analyse: différents choix mènent à différentes histoires.

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Il peut aussi arriver que ces disparités topologiques soient dûes au fait que deux observateurs n'ont pas la même échelle d'observation, la même granularité d'analyse des acteurs collectifs: les uns peuvent considérer des pays, ce qui peut être une simplification abusive, alors que d'autres différencieront les différentes entités collectives: gouvernement, présidence, armée, milices, etc. Et certains peuvent faire des observations à l'échelle individuelle, et considèreront tel président, tel ministre, ou tel ambassadeur: en pratique, cette dernière échelle ne peut pas être utilisée de façon systématique.

Par ailleurs, il est intéressant de tenir compte des phénomènhes de transduction des risques, et d'élargir  l'horizon de l'étude afin d'évaluer les risques connexes favorisés par les dernières prises de position des acteurs, notamment en ce qui concerne d'éventuelles opérations de déstabilisation sous-régionales, ou la problématique de la légitimation des groupes armés.

2 MUGUR-SCHÄCHTER, Mioara. La Méthode de Conceptualisation Relativisée Le Centre pour la Synthèse d’une Epistémologie Formalisée, 11 mai 2016.